Jeudi 4 août 2011
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Ce qui nous est donné à lire dans les guides touristiques à propos d’Ellis Island est loin de ce dont la réalité nous fait l’offrande de voir.
Il nous est, en général, exposé de manière factuelle et sans âme, l’historique de cette forteresse administrative qui accueillit en son sein les immigrants des secondes et troisièmes classes des
navires en provenance d’Europe. Mais ces guides touristiques ne nous disent rien des luttes de survie, des espoirs, des cris, des
pleurs et des rires qui résonnent encore dans ces lieux. C’est précisément ces vibrations humaines que la visite de l’île nous convie à revivre au plus profond de nous. Le visiteur se trouve
plongé dans les conditions même de l’arrivée des immigrants et découvre alors ce qu’ils ont vu, entendu, ressenti, lorsque ceux-ci ont franchi les lourdes portes d’Ellis Island.
Ellis Island jouissait d’une image contrastée auprès des nouveaux arrivants. Les examens médicaux, dont la réputation redoutée avait traversé
l’Océan Atlantique, ainsi que le temps de rétention conséquent, nourrissaient les craintes et exacerbaient les peurs. Comme les immigrants, nous débarquons en bateau. Comme eux, nous découvrons Ellis Island
en visiteurs d’ailleurs. Comme eux, nous sommes impressionnés par l’immensité des lieux.
Dans le hall d’accueil, se dressent
des panneaux représentant des instantanés de vie. Celle des immigrants, photographiés sur le vif, à leur arrivée en terre promise. Sous ces panneaux, sont entassés des bagages d’époque, ceux
oubliés par ceux qui ont été refoulés de la terre américaine après les tests d’usage.
Avant d’emprunter l’escalier principal menant au Great Registrery, il est possible de consulter des bornes
électroniques mises à la disposition du public. Celles-ci répertorient le nom de tous les immigrants qui sont passés par Ellis Island entre 1882 et 1941. Les visiteurs se pressent autour de ces registres d’une autre ère qui contrastent avec le poids de l’histoire dont sont empreints les lieux. Ils cherchent
un parent, un aïeul, ou les ascendants d’amis ou de relations. Cent millions d’américains comptent parmi leurs ancêtres des immigrants passés par Ellis Island. En 1907, année marquée par une
vague sans précédent d’arrivées, plus d’un million d’immigrants débarquaient sur l’île dont les trois quart provenaient d’Italie, de Russie et d’Autriche-Hongrie.
Une fois gravi, l’escalier
principal conduit le visiteur au Great registrery, l'immense Salle des Enregistrements parée, de part et d'autre, de deux drapeaux américains. Au fond de cet impressionnant espace, deux
pupitres auxquels s’installaient des fonctionnaires en uniforme bleu nuit qui notaient les noms, prénoms, date de naissance, lieu de provenance, langue parlée de chacun des immigrants.
Dès son entrée, le visiteur est plongé dans le brouhaha qui régnait dans cette salle où les immigrants formaient une marée
humaine qui déferlait, par vagues successives, jusqu’aux pupitres des hommes en bleu. Le visiteur peut se prêter, s’il le souhaite, aux questions telles qu’elles étaient posées aux immigrants et
une fiche signalétique lui est alors remise en témoignage de son passage sur Ellis Island.
Soudain, retentit à nos oreilles un coup de sifflet strident. A ce signal, nous sommes conviés à pénétrer dans les couloirs latéraux.
Arrive alors l’heure de la visite médicale et l’examen du crochet à bouton tant redouté parmi les immigrants. Cet examen consistait à détecter le trachome, qui est une maladie contagieuse de
dégénérescence de l’œil et qui a l’époque laissait subodorer une prédisposition du sujet aux maladies mentales. Les maladies mentales, étaient la hantise, et tout air suspect, le moindre
ahurissement, était détecté comme telles. Les immigrants dont le cas était sujet à
caution de par leur état de santé, établi ou supposé, ou leur passé douteux (comprenez criminel ou anarchiste) voyaient le revers de leur vêtements marqué d’une croix blanche tracée à la craie.
Ils étaient alors entendus dans la salle des auditions dite « the Hearing Room »
La visite nous conduit devant
ladite Hearing room que nous ne pouvons contempler qu’à travers la vitre de sa porte d’accès (le lieu étant conservé en l’état, il ne pourrait pas résister à l’épreuve de trop nombreuses visites
in situ). Sa physionomie est proche de celle d’une salle d’audience d’un tribunal. Il pouvait s’écouler plusieurs heures avant d’être auditionné.
Les immigrants à la veste maculée d’une croix blanche, attendaient donc leur tour assis côte à côte dans le box de ce tribunal de l’immigration. On imagine l’angoisse qui fut la leur d’assister aux auditions de leurs compagnons d’infortune en
se demandant s’ils connaitraient le même sort, heureux ou malheureux, selon les cas.
La visite nous donne d’ailleurs à entendre la voix de ceux qui ont vécu l’épreuve de
l’attente devant la Hearing room. Leurs témoignages sont saisissants d’émotion. Suite à leur audition, les immigrants dont les cas
étaient considérés comme les plus problématiques par les autorités administratives, se voyaient décerner une carte jaune marquée des initiales S.I. Leur sort était alors décidé par un
« board of special inquiry » que l’on peut traduire par bureau d’enquête spéciale. Il existait trois bureaux à Ellis Island et chacun d’eux pouvait procéder à une centaine d’auditions
par jour.
Au regard du temps nécessaire aux examens, auditions et investigations, il pouvait s’écouler plusieurs mois entre le moment où les immigrants
arrivaient sur Ellis Island et celui où ils quittaient l’île pour Manhattan. En dépit des craintes et des doutes que faisait naître l’incertitude de cette attente, la vie en communauté
s’organisait sur l’île, recréant ainsi une certaine normalité dans un contexte qui ne l’était pas, à travers les repas de fêtes, la musique ou les chants.
C’est précisément toute la palette des émotions qui traversaient les candidats au Nouveau Monde dont cette visite nous fait l’offrande. Quand
le voyage dans le bâtiment principal s’achève, on ressort ébranlé, bouleversé. Il nous faut alors quelques minutes pour reprendre le cours du temps et le fil de notre existence.
Nous attend alors la visite des jardins de l’île et nos pas nous conduisent au « Wall of Honor » qui porte les noms de milliers
d’immigrants qui sont passés par Ellis Island. Au sud de l’ile, les bâtiments hospitaliers sont à ce jour interdits au public du fait de leur état de dégradations avancé et attendent toujours une
réhabilitation digne de leurs rôles dans l’histoire des Etats-Unis.
«Island of hope, island of
tears », tel était surnommée Ellis Island par les immigrants. Des larmes, pour ceux qui furent rejetés dans les bras de leur mère patrie, berceau de leurs souffrances, tuant dans l’œuf ce
qu’il leur restait de foi en l’avenir. De l’espoir, pour ceux qui furent admis en terre américaine, un espoir néanmoins teinté de doutes face à l’inconnu d’un futur offert par une vaste
Nation.
Désormais, où aller, que faire ? Telles sont les interrogations qui assaillent les nouveaux venus. Sur les seize millions
d’immigrants entrés aux Etats-Unis entre 1882 et 1924, le tiers n'est jamais allé au-delà de New York. Leur vie fut intiment liée à la Cité de l’Atlantique et notamment à un quartier où ils
furent parqués mais dont ils construisirent l’histoire. Le Lower East Side, prochaine étape de notre voyage en terre new yorkaise.
Texte et photos: Brigitte MAROILLAT